Lascaux: déjà le dualisme

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La Scène du Puits – Grotte de Lascaux – Dordogne (France)

 Grotte de Lascaux : La Scène du Puits 1

Qui pense encore aujourd’hui que le corps et l’esprit sont deux entités bien distinctes qui cohabitent en nous ?

Qui met encore en doute l’unité de l’être humain ?

Qui doute encore que lorsque l’on   parle   des instincts, du corps, du mouvement, de la pensée, des émotions, de  la spiritualité, de la foi, nous ne faisons qu’entrevoir et aborder sous un angle particulier une expérience globale de la vie ?

Il y a plus de 18.000 ans la séparation entre le corps et l’esprit ne faisait aucun doute pour l’artiste préhistorique qui a peint La Scène du Puits sur une paroi difficilement accessible de la grotte de Lascaux, au fonds d’un puits à une profondeur de plus de 5 mètres. La scène représente un homme couché, nu et allongé, le pénis en érection, gisant à côté d’une sagaie, d’un propulseur à tête d’oiseau 2  et d’un bison éventré.

Stanislas Dehaene, à la première page de l’introduction de son livre Le Code de la Conscience 3, reprend l’interprétation de la Scène du Puits avancée par Michel Jouvet, un grand spécialiste français du sommeil.

Le symbolisme de l’oiseau
Avant l’interprétation de Michel Jouvet,  on voyait, entre autres, dans la présence de l’oiseau l’allégorie de l’oiseau symbolique, qui prête par ailleurs au gisant une tête de volatile à bec droit et des mains à quatre doigts (on peut parler d’homme-oiseau ), qui représente l’âme du mort qui s’envole vers un au-delà, symbolisme fréquent dans les religions et les mythologies, ou encore l’esprit d’un chaman en transe qui voyage dans l’autre monde.

Propulseur magdalénien à tête d'oiseau (extrémité distale) - Grotte du Masdazil - France.
Propulseur magdalénien à tête d’oiseau (extrémité distale) – Grotte du Masdazil – France.

Le propulseur à tête d’oiseau devient lui-même un oiseau symbolique qui aide l’âme ou l’esprit à quitter le corps pour un ailleurs, un autre monde, tout comme le propulseur détache la sagaie et l’envoie plus loin qu’à mains nues. L’oiseau signifie à l’homme qu’il est plus qu’un corps de chair et d’os et qu’il peut s’envoler plus loin que son ancrage physique à la Terre.

Michet Jouvet 4, quant à lui, voit dans le gisant un homme endormi en train de rêver (l’érection du pénis étant une caractéristique de la phase paradoxale du sommeil, la phase des rêves). L’oiseau devient ainsi un symbole de ‘l’âme’ qui quitte le corps inerte pour aller participer à une belle chasse : une chasse de rêve, pourrait-on dire.

Cette scène imaginaire ne peut d’évidence pas être actée par le corps inerte du gisant.

La perception immédiate
Il y a là une situation contre-intuitive : notre perception immédiate ne peut concevoir une expérience plus globale, mais deux phénomènes bien distincts: d’un côté le rêveur et de l’autre le dormeur. Et l’homme préhistorique n’avait pas à sa disposition les connaissances actuelles sur le phénomène du rêve pour jeter un pont explicatif entre les deux phénomènes. Pour lui, la chasse ne pouvait pas avoir lieu dans le corps du gisant.

Le dualisme corps-esprit
Ainsi nous savons maintenant que cette habitude de pensée qui dissocie le corps et l’esprit est née il y a plus de 18.000 ans au moins et qu’elle a traversé les siècles avec beaucoup de succès, au point d’être reprise par les plus grands penseurs et de souvent constituer, aujourd’hui encore, notre première réaction lorsque se mêlent en nous le palpable et l’impalpable.

Et parce que cette perception qu’il y a au moins deux êtres en nous (au fil des millénaires différents niveaux d’être subtils y ont été ajoutés) a conduit à une distinction entre le corps et l’esprit, nous en déduisons que l’un peut agir sur l’autre, au point que l’un peut dominer l’autre : que je peux par la volonté dominer mon corps. 5

Les tentatives de domination de l’esprit sur le corps et du corps sur l’esprit n’ont jamais cessé. Aujourd’hui en Occident, il s’agit surtout de la domination de l’esprit sur le corps, que l’on considère plus ou moins à notre entière disposition. Et cela au moment même où les recherches scientifiques sur le vivant et l’être humain démontrent chaque jour un peu mieux que nous sommes un en nous et un avec le monde, dans une interdépendance totale.

Le plus souvent, la société exige aujourd’hui de l’individu un comportement qui ne tient aucun compte de ces connaissances que nous avons à notre disposition. Toujours plus, toujours plus vite, toujours mieux, comme si l’on pouvait indéfiniment obliger son corps à se soumettre à nos exigences, et comme si l’on pouvait ajouter à sa guise des heures à nos journées déjà bien remplies. On nous pousse à vouloir tout faire en même temps et réussir son ‘projet’ de vie à n’importe quel prix : enfants, gym, hobby, travail, vie intime. Et beaucoup d’individus finissent par avoir cette même exigence envers eux-mêmes, dans une vraie tyrannie du corps, qui doit être performant dans tous les domaines, de jour comme de nuit : beauté, force, élégance, vitesse et efficacité. Pour certains, il n’y plus d’heure pour vérifier ses mails. Le corps doit obéir au doigt et à l’œil ! Comme une machine bien huilée.

Le détachement
Pourtant, cet excès et cette incompréhension ont un prix qui porte des noms familiers à vos oreilles, j’en suis sûr: stress, surménage, épuisement, burn-out, fatigue chronique, dépression.

En même temps, ce n’est pas un hasard si les notions et techniques de relaxation, de ‘zen’, de pleine conscience, de méditation et de yoga à l’occidentale sont aussi à la mode et que beaucoup rêvent de trouver le temps de s’y adonner pour ‘trouver une solution à leur vie stressante’.

Toutes ces approches ont un dénominateur commun que le mot détachement me semble résumer le mieux. La notion de détachement implique une distance, un recul, un arrêt dans le tourbillon de l’action, pour remettre les pendules à l’heure, pour se recentrer, se retrouver et se réorienter. Pour prendre le temps de respirer aussi, tout simplement.

Et voilà le paradoxe de l’être humain moderne. Pour sortir de l’impasse où l’a conduit son dualisme ancestral né de la perception immédiate que le corps et l’esprit sont deux choses différentes, il doit maintenant, avant d’agir, apprendre à consciemment prendre du recul intérieur, à se donner le temps, dans une acceptation et une présence totale à lui-même.

L’unité de soi
F.M. Alexander, parmi quelques autres précurseurs, écrivait ceci au début des années trente du siècle passé dans son livre “L’Usage de Soi” 6 :

 


(1) que ce qu’on appelle ‘le mental’ et ‘le physique’ ne sont pas des entités distinctes ;
(2) que, pour cette raison, aucune maladie ou déficience humaines ne peut être dite ‘mentale’ ou ‘physique’ et traitée spécifiquement comme telle, mais que toute formation, éducative ou autre – que son objet soit la prévention ou l’élimination de défauts, d’erreurs ou de maladies – doit être basée sur l’unité indivisible de l’organisme humain.
(Chapitre 1 – Evolution d’une technique)


La Technique Alexander offre la possibilité à l’être humain moderne de faire au jour le jour l’expérience de l’unité de soi dans le mouvement. Elle offre la possibilité de découvrir que nous agissons en tant qu’êtres unifiés et que toute habitude, toute fixation, toute tension inutile en est la preuve en ce qu’elle limite notre liberté en interférant dans nos actions.

En devenant conscient des habitudes qui nous entravent, on peut les intégrer et choisir d’entrer dans le mouvement et l’action sans elles, pour découvrir autre chose, une autre manière d’être et de bouger. Plus gobale, plus unifiée, sans dominations intérieures.

Conclusion
Et l’homme stressé d’aujourd’hui rêve d’être zen, de trouver le calme intérieur, car son corps malmené n’en peut plus, on lui en demande trop, on le traite comme une machine insensible. 7

Et la boucle est ainsi bouclée : on reste dans le rêve, qui fait partie intégrante de la vie, mais sans plus avoir besoin de quitter son corps. Notre corps sensible et notre être intérieur fonctionnent ensemble, à chaque instant de notre vie, pour ceux et celles qui prennent le temps de le permettre. Car, le bonheur est finalement bien de ce monde. Il n’est pas donné et ne se trouvera pas dans ls séparation de soi. A chacun d’expérimenter.  La possibilité et le choix au moins nous en sont donnés.

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  1. La Scène du Puits : La grotte de Lascaux fut découverte fortuitement en 1940 et sera définitivement fermée au public en 1963 à cause de la dégradation des peintures produites par l’humidité et la chaleur due à l’affluence des milliers de visiteurs. Une réplique de la grotte verra le jour en 1982 à une distance de 500 m qui permet d’admirer des copies des peintures qui dataient du Magdalénien (entre 19.000 et 16.000 av. J.C., dans le Paléolithique Supérieur). Une nouvelle réplique plus complète sera accessible au public en 2016 à un km de distance.
  2.  Le propulseur est attesté au Paléolithique, du Solutréen supérieur (- 19 000) jusqu’au début du Magdalénien supérieur (- 12 000) dans le Sud-Ouest de la France, en Espagne, en Suisse et dans l’Est de l’Allemagne.

    Les éléments retrouvés en Europe, en bois de renne, en os ou en ivoire, ne sont que les extrémités distales de propulseurs dont les manches en bois n’ont pas été conservés.
    Les exemplaires complets présentent des aménagements (biseaux, perforations) témoignant de cet emmanchement. Ces objets montrent souvent des traces d’utilisation caractéristiques semblables à celles observées sur les propulseurs ethnographiques et expérimentaux.
    Les premiers propulseurs préhistoriques ont été découverts en 1862 à Laugerie-Basse (Dordogne) par E. Lartet et H. Christy, mais ne seront identifiés comme tels qu’un peu plus tard, par comparaison avec les récits et les croquis ramenés par des explorateurs (ethnologues) de leur voyage en Australie.
    L’arc ne remplace pas le propulseur dans l’évolution de l’armement, plusieurs civilisations conservent l’usage du propulseur alors qu’ils connaissent l’arc.
    C’est le cas des Aztèques notamment pour lesquels le propulseur était une arme de guerre valorisant le statut social et le courage du guerrier alors même que des mercenaires armés d’arc officiaient dans leurs armées. Chez les Esquimaux, le bois est rare et les conditions climatiques extrêmes sont trop exigeantes pour l’arc. Lors de la chasse aux mammifères marins, les esquimaux ont besoin d’une arme se manipulant à une main, l’autre servant à tenir la pagaie pendant le tir.
    Les aborigènes d’Australie, les Nascas du Pérou ou les peuples de Nouvelle-Guinée utilisent également le propulseur.
    Le propulseur a été utilisé jusqu’au milieu du 20ème siècle en Océanie, dans la zone arctique et dans une grande partie de l’Amérique.

    (http://www.grotte-masdazil.com/Historique.html)

  3. Le Code de la Conscience – Stanislas Dehaene – Odile Jacob 2014
  4.  La scène du puits, Grotte de Lascaux, Paléolithique supérieur (vers 18.000 ans avant J.C.)
    Cette peinture rupestre de la grotte de Lascaux associe quatre éléments : un homme couché sur le dos, en érection, un bâton surmonté d’un oiseau, un bison blessé dont les viscères sortent du ventre et une lance brisée. De nombreuses interprétations ont été proposées. Pour Henri Breuil, il s’agirait de la commémoration d’un accident de chasse et pour Horst Kirchner d’une scène de chamanisme avec un sorcier en état cataleptique. Avec beaucoup de réserve, je propose l’hypothèse suivante : l’artiste de Lascaux aurait voulu représenter à la fois un rêveur, le concept du rêve et le contenu d’un rêve. On sait aujourd’hui que l’érection accompagne le sommeil paradoxal qui correspond à l’activité onirique chez l’homme. Cette érection survient quelque soit le contenu du rêve, érotique ou non. Nos ancêtres d’il y a presque 20000 ans auraient donc remarqué cette manifestation physique du rêve qui ne fut découverte qu’en 1965 par Charles Fisher. Le bâton surmonté d’un oiseau évoque l’explication magique du rêve. Pendant le rêve, l’âme (figurée ici par l’oiseau, comme le Ba dans l’ancienne Egypte) quitte le corps. Il est enfin possible que le Bison blessé par la lance représente l’imagerie onirique du rêveur. Michel Jouvet(https://sommeil.univ-lyon1.fr/…/sav…/cromagnon/cromagnon.php)
  5. Laissons ici en suspens la question de déterminer qui qui est ce je ? Cette question fait encore actuellement couler tellement d’encre.
  6. L’usage de Soi – Frederick Matthias Alexander – Contredanse 1996 (Traduction Eliane Lefèvre – Titre original : The Use of the Self – 1932)
  7. Quoique les machines, disent certains, peuvent faire preuve d’une certaine intelligence et d’une certaine sensibilité. Mais cela c’est une autre histoire.

Au sujet de Athanase Vettas

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